Deux espèces dans un contexte écologique et paysager en mutation
L’intensification des pratiques agricoles constitue l’un des principaux facteurs du déclin de la biodiversité dans les paysages européens cultivés. L’agrandissement des parcelles, la simplification des assolements sur de grandes étendues, la disparition des haies et des infrastructures agroécologiques, ainsi que le recours aux intrants chimiques ont profondément transformé nos campagnes.
Aujourd’hui, le constat est que la simplification des paysages s’accompagne d’une réduction des habitats et des ressources disponibles pour la faune, affectant particulièrement le devenir d’une large gamme d’espèces inféodées aux agroécosystèmes.
Le lièvre européen (Lepus europaeus) figure parmi les espèces de mammifères les plus communes des milieux ouverts cultivés. Sa dépendance à la diversité des ressources et à l’hétérogénéité des habitats le rend particulièrement sensible aux modifications des paysages agricoles. Cette sensibilité fait du lièvre une espèce bioindicatrice pertinente pour suivre l’évolution de la qualité écologique des plaines cultivées.
Le renard roux (Vulpes vulpes), prédateur généraliste et consommateur secondaire, occupe une position trophique stratégique et peut notamment exercer une pression de prédation sur différentes espèces de petits mammifères et d’oiseaux.
Le suivi conjoint de ces deux espèces permet ainsi d’appréhender deux niveaux trophiques en interaction et d’examiner leurs dynamiques démographiques au sein d’un même contexte agricole.
Tous deux étant des espèces chassables, leurs populations font l’objet de suivis réguliers par les Fédérations Départementales des Chasseurs (FDC) du Grand Est. Les comptages nocturnes réalisés selon la méthode de l’Indice Kilométrique d’Abondance (IKA), est un protocole standardisé et reproductible, permettant d’estimer l’abondance relative des lièvres et des renards et d’en suivre les variations de populations dans le temps et entre les territoires.
La mise en place d’une surveillance à long terme par les comptages des FDC rend ainsi les chasseurs soucieux, au-delà de la chasse, du devenir de l’espèce dans son habitat naturel. Ces données constituent également des marqueurs biologiques dynamiques pertinents en réponse à l’état écologique des plaines agricoles.
Des suivis rigoureusement protocolés et bancarisés
Chaque printemps, des dénombrements de lièvres sont réalisés par les services techniques des FDC et débutent au moins deux heures après le coucher du soleil. Les opérations s’organisent deux à trois fois sur des circuits éclairés au phare.
Chaque équipe est composée d’un conducteur et de deux observateurs. Chaque observation est confirmée à l’aide de jumelles, véhicule à l’arrêt avant d’être renseignée et comptabilisée sur une fiche de suivi puis informatisée dans une base de données nationale.
Durant les relevés, les renards sont également dénombrés pour déterminer leur abondance selon la même méthode.
Que retenir de ses suivis ?
Un effort d’échantillonnage en progression depuis 2016
À l’échelle du Grand Est, le suivi par Indice Kilométrique d’Abondance lièvre et renard s’appuie sur un réseau d’échantillonnage couvrant 27 663 km² et six départements : la Marne, l’Aube, la Haute-Marne, la Meuse, les Vosges et la Meurthe-et-Moselle.
Le Bas-Rhin a également fait l’objet de comptages par le passé, mais ces suivis ont cessé après 2019. Les Ardennes réalisent toujours des suivis, mais leurs données n’étaient pas disponibles pour la présente analyse. Le travail de synthèse cartographie confirme que l’emprise géographique des suivis varie d’un département à l’autre, et au cours du temps, d’une unité de gestion (UG) à l’autre.
Au total, ce sont 19 342 km parcourus en 2025 sur 106 secteurs de gestion suivis par les Fédérations des chasseurs du Grand Est.
Depuis 2016, le dispositif représente en moyenne 86 UG suivies chaque année, soit 5 160 circuits échantillonnés et près de 14 974 km parcourus annuellement. La couverture des unités de gestion les plus régulièrement suivies demeure élevée, avec 70 à 98 % des unités de gestion couvertes selon les années, témoignant d’une continuité d’échantillonnage importante à l’échelle régionale.
L’année 2021 a été exclue des analyses en raison d’un effort d’échantillonnage exceptionnellement faible dans le contexte de la crise sanitaire liée à la Covid-19.
Des indicateurs d’abondance lièvre et renard contrastés
Quelle situation pour les populations suivies à long terme (2017-2025, hors 2021) ?
Grâce aux suivis réalisés par les chasseurs et les FDC, les variations des Indices Kilométriques d’Abondance lièvre et renard peuvent être analysées sur plusieurs années.
Les trajectoires d’évolution des populations apparaissent globalement stables à positives, avec toutefois des contrastes marqués entre territoires. Ainsi sur le long terme, les résultats obtenus soulignent que les indices lièvre sont relativement stables au cours du temps dans 72 % des UG suivies en Grand Est. On relève en outre que sur certains territoires cet indice augmente (de +10 à +15 %) au cours du temps. Les UG concernées se répartissent entre l’Aube (4UG), la Marne (1UG), la Meurthe-et-Moselle (1UG) et les Vosges (1UG). À l’inverse, bien que minoritaire, l’indice lièvre chute aux abords de quelques secteurs de l’Aube (carte 2).
Les indicateurs d’abondance renard eux augmentent de façon modérée dans 56 % des UG communément suivies en Grand Est. À l’inverse, l’indice renard diminue au cours du temps aux abords des 24 % d’UG suivies, principalement en Meurthe-et-Moselle (8 UG) et dans l’Aube (11 UG), mais également dans la Marne (3 UG), la Meuse (1 UG) et les Vosges (2 UG).
Notons que 20 % des UG ne disposent pas de données suffisantes pour caractériser l’évolution des populations autant pour le renard que le lièvre, une situation qui concerne principalement la Marne (17 UG), les Vosges (3 UG) et la Meurthe-et-Moselle (1 UG).
Quelle situation pour les populations suivies à court terme (2023-2025) ?
Sur les trois dernières années, les tendances diffèrent entre les deux espèces : une augmentation de l’IKA moyen est mesurée sur le long terme dans 22 % des UG pour le lièvre, contre 44,8 % pour le renard.
La proportion d’unités présentant une évolution positive est ainsi deux fois plus élevée chez le renard. L’écart est encore plus marqué pour les fortes augmentations (> +20 %), recensées dans 25 unités de gestion pour le renard, contre seulement 3 pour le lièvre.
Enfin, environ 30 % des UG suivies pour le lièvre et le renard confondus ne disposent pas suffisamment de données longitudinales pour évaluer la situation (Carte 3).
Quels enseignements peut-on en tirer sur l’évolution de ces populations à l’échelle régionale ?
Les résultats obtenus en Grand Est montrent que les populations de lièvre et de renard évoluent différemment selon les territoires.
Ces variations soulignent la nécessité de disposer de suivis réguliers pour mieux connaître les dynamiques locales et accompagner les décisions de gestion cynégétique.
L’IKA est un outil incontournable car il permet de suivre ces évolutions dans le temps, à condition de respecter les principes de protocole standardisé, c’est-à-dire observer les animaux sur les mêmes circuits et un effort de prospection constant, comparable d’une année à l’autre.
Comment améliorer l’indicateur lièvre ?
Il s’explique principalement par l’aménagement du territoire. Au-delà du suivi, l’évolution des populations de lièvre dépend notamment de la disponibilité des ressources et des habitats, elles-mêmes influencées par la structure et la composition des paysages agricoles.
La conservation des couverts, la diversification des cultures et la restauration des infrastructures agroécologiques et des écotones constituent ainsi des leviers d’aménagement susceptibles d’améliorer les conditions d’accueil du lièvre et de favoriser la biodiversité.